Le 4 mars 1797, un navire missionnaire britannique, chargé de protestants à la bonne et funeste volonté, accoste l'île de Tahiti, afin d'y redresser ces Maoris tarés, peuple païen et polygame, guerrier, jouisseur et amoureux des femmes. C'est le point de départ de ce livre bien étrange d'un jeune médecin qui a suivi Gauguin sur les traces enchanteresses de la Polynésie. Le singulier projet de Victor Segalen (1878-1919), tranchant sur le reportage ethnographique et le pittoresque roman d'aventures, signe, dans un style tendu, lyrique et sauvage, la lutte à mort de deux langues et le triomphe final, pervers et insidieux de la Sainte Ecriture sur la parole immémoriale des Maoris qui a si bien maintenu leur monde.
A Tahiti, les hommes ensoleillés, puissants et bien bâtis, aiment régler leurs différends par la guerre, la pirogue et la rivalité vigoureuse. Fêtes et banquets incessants sont prétexte à nourriture roborative et, jamais, la boisson enivrante ne les transforme en légumes affaissés. La danse rituelle règle la séduction des femmes, aux hanches larges, qui ne dédaignent pas les enlacements multiples. Les Maoris pratiquent bien les sacrifices humains, mais Segalen l'écrivain n'a de cesse de souligner qu'il manque les mots, dans cette langue originelle, pour signifier la culpabilité taraudante. Vitalité, jouissance et force organisent la vie quotidienne et festive.
Pourtant, on aurait bien tort de penser que les Immémoriaux (Les Tahitiens) sont des sauvages, bien au contraire, leur parole tisse un ordre immuable. Ainsi Terii le promeneur nocturne, «le chef au grand-Parler», s'épuise à réciter les généalogies royales, et si sa mémoire vient à défaillir, c'est l'assurance de mille maux sur l'île bienheureuse. En face, en cette année fatale, se tiennent les petits Blancs, les «hommes au nouveau parler». Sermonneurs blêmes, la voix chevrotante, la posture étriquée, leurs femmes les accompagnent, serrées dans des oripeaux disgracieux. Le chef «piritané» (britannique) annonce l'austère Nouvelle. Plus d'offrandes au fils de Dieu, fidélité à la femme unique, plus de guerre vivifiante, plus de boisson; la loi nouvelle saura châtier hérétiques et contrevenants. En une génération, l'ombre de la croix éclipsa le soleil de Tahiti.